Amener la diplomatie culturelle dans la rue

Amener la diplomatie culturelle dans la rue

S.E. l'Ambassadeur du Mexique en Grèce, Daniel Hernández, devant une fresque mexicaine de la station de métro Eirini.

Des fresques murales dans les stations de métro à la médecine maya et au cinéma mexicain, l’ambassadeur du Mexique, Daniel Hernández, espère laisser une emprunte culturelle permanente dans les esprits et les cœurs des Grecs. Lors d’une franche interview avec Sudha Nair-Iliades, il parle de commerce, d’immigration, des droits des homosexuels et des raisons pour lesquelles il est si attiré par le caractère abrasif d’Exarcheia.

Lors son arrivée il y a deux ans, l’ambassadeur du Mexique en Grèce, M. Daniel Hernández, a tout de suite fait savoir que son style de diplomatie ne se limitait pas aux portes fermées et aux bureaux imposants. Ce qui explique son choix de lieu assez insolite pour notre interview : la station de métro Eirini. C’est sur un fond mural peint à la bombe par des muralistes grecs et mexicains, notre conversation ponctuée par les annonces des haut-parleurs, que l’ambassadeur a expliqué que son idée de rencontre culturelle était de faire passer l’art dans le domaine public et d’utiliser un moyen d’expression commun aux deux pays. Un passager a décrit les fresques comme des “tatouages sur une peau sociale commune”. Et c’est exactement le type de réaction que l’ambassadeur avait espéré provoquer : un sentiment de propriété mutuelle, des murs qui parlent la même langue, et une relation quasi-permanente ; transformer les rues en musées et les briques en messages.

Vous avez été très actif au niveau de la promotion des liens culturels au-delà des musées et des galeries – comme dans le cadre de cet échange interactif entre jeunes artistes. Pourquoi l’art de rue, et pourquoi une station de métro ?

La Grèce et le Mexique sont similaires au sens où nous somme deux anciennes civilisations mais tout à la fois désireux d’être à la page en matière d’art, de pensée et de débat contemporains. Nous appartenons aux deux mondes – ancien et moderne – et nous apportons notre histoire et notre héritage culturel dans notre art contemporain. La connexion de la jeunesse est ce qui a permis à ce projet de voir le jour.

Les jeunes grecs aiment exprimer leurs pensées, leurs sentiments et leurs réactions publiquement dans le monde qui les entoure, sur les murs. Ils peignent des murs. Nous avons donc fait venir des artistes de deux pays pour faire exactement cela. Pour partager en public. C’est ainsi que s’est formée l’idée d’un effort collaboratif avec des artistes grecs. Voir les deux groupes d’artistes reconnaitre les similarités entre nos deux pays, mais aussi entre leurs approches intellectuelles et artistiques a été une expérience très intéressante.

Nous avons souhaité exposer ces œuvres à un maximum de gens en les plaçant dans des lieux publics. Le fait que cette station de métro s’appelle Eirini, donc Paix, a une grande valeur symbolique ; de plus, il s’agit de l’entrée vers le stade qui a abrité les Jeux Olympiques, qui est lui-même un lieu de promotion des valeurs de solidarité, d’amitié et de concorde sportive.

Quels autres temps forts culturels nous attendent en 2019 ?

Comme toujours, nous aurons une forte présence au Festival du Film de Thessalonique. De fait, le Festival du Film de Thessalonique avait prévu de sélectionner Roma et de le présenter avec une série d’autres très bons films mexicains à un public grec bien avant que le film remporte une ribambelle d’Oscars et de BAFTA. Il y aura d’autres projections aussi, peut-être même un festival du film mexicain.

Nous participerons aussi au festival LEA, le festival de littérature latino-américaine auquel tous les pays de langue espagnole et portugaise participent mais où le Mexique a toujours un auteur invité qui est là pour parler de littérature mexicaine. Nous allons aussi inviter un guérisseur maya qui parlera de leur perception de la cosmologie (sujet qui suscite beaucoup d’intérêt en Grèce) mais mettra aussi en valeur la pluralité de la société mexicaine. Dans notre pays, nous parlons plus de 60 langues indigènes et nous avons un système éducatif bilingue et biculturel pour chacune de ces langues.

Depuis l’an dernier, nous avons apporté notre soutien à la communauté mexicaine en célébrant le Jour des Morts : près de 600 personnes ont rejoint la parade à Plaka et Thisseio.

IMMIGRATION :

Vous avez mentionné le film Roma, une histoire mexicaine sur d’échelles sociale, de détermination et d’intimité avec un message politique et universel qui met en valeur l’immigration au sein d’une rhétorique sur le « Mur ». Quels sentiments les mexicains ont-ils exprimé auprès de vous concernant la crise des réfugiés en Grèce ?

Encore une fois, le Mexique et la Grèce sont semblables en matière d’immigration puisque les deux pays sont des lieux de transit. Dans notre cas, pour les migrants qui souhaitent se rentre aux États-Unis ; en Grèce, pour les migrants qui souhaitent rejoindre d’autres régions d’Europe. Nous recevons des migrants qui fuient différents types de violence – sociale, politique ou physique. Et nos deux pays ont des politiques de bras ouverts, de défense des droits de l’homme, d’empathie envers ces migrants qui traversent, et une société organisée prête à les aider – à la fois ici et au Mexique.

Au Mexique, il y a des Grecs qui vivent à Sinaloa depuis le XVIIIe siècle. Comment ceci influence-t-il la connexion entre nos deux pays ?

Il s’agit principalement du résultat du charactère marin des Grecs, ce qui explique que la communauté grecque se regroupe autour de Sinaloa, un port important de l’océan Pacifique, ainsi que la plupart des mariages entre Grecs et Mexicains sont issus de ces villes côtières !

Mais il y a aussi une autre histoire, celle des élites et intellectuels mexicains, une société au sein de laquelle la compréhension des lettres classiques, l’étude du grec ancien et de la philosophie grecque sont fondamentales à la pensée mexicaine.

De nombreux Mexicains vivant en Grèce font partie d’un groupe intellectuel d’artistes, d’écrivains, de penseurs et de créateurs qui ont été attirés par l’histoire des Athenaeums (centres d’étude de la pensée et de la philosophie grecques) au Mexique. Nous avons donc une riche interaction avec les gens des domaines de la littérature et du théâtre qui ont fait de la Grèce leur demeure. Ils restent très actifs du côté de la littérature mexicaine, du théâtre espagnol, de pièces traduites en grec et, bien sûr, de la musique. La communité est donc très active dans les domaines artistiques. Vos lecteurs devraient nous suivre sur les réseaux sociaux pour rester à jour avec toutes les activités – pas seulement celles qui sont promues par l’Ambassade – mais celles de la communauté mexicaine.

COMMERCE ET ÉCONOMIE :

Vous avez mentionné le fait que la plupart des gens conçoivent le Mexique comme un pays agricultural tandis qu’il s’agit en fait d’une nation industrielle.

Je suis surpris du peu de chose que nous savons les uns des autres et du fait que nous ayons si peu conscience de notre réalité contemporaine. Nous sommes une nation industrielle. Nous ne sommes pas un pays de marchandises. Nous sommes une nation manufacturière. Peu de gens savent que nous sommes le premier producteur d’écrans plats au monde, ou le septième producteur et quatrième exportateur d’automobiles. Nous jouons un rôle majeur dans l’industrie aérospatiale. Je travaille en ce moment à établir un partenariat avec des entreprises en Grèce afin de pouvoir mettre notre expérience dans les domaines de l’industrie automobile et aérospatiale au service de la construction de navires.

Nous sommes aussi dans la compétition dans le secteur agricultural, puisque nous sommes les premiers producteurs d’avocats et de citrons verts par exemple, mais nous sommes principalement une nation industrielle. Notre économie est l’une des plus connectées et ouvertes au monde, et nous avons des accords commerciaux avec 46 pays. Environ 70% de notre PIB repose sur le commerce international, et la majorité des produits concernés sont industriels. Nous formons à présent plus de 120 000 ingénieurs chaque année, cela est donc en rapport avec le capital humain de notre pays. Les mexicains sont très créatifs dans les domaines artistiques, mais nous sommes aussi en train de devenir une grande puissance en termes de science et de technologie.

Monsieur l’Ambassadeur, que pensez-vous de renforcer les liens commerciaux avec l’U.E., étant donné les relations assez ténues avec les États-Unis ?

Le Mexique a toujours voulu se diversifier, et l’une des faiblesses de notre économie a été sa concentration, aussi grande soit-elle, sur un marché unique, car plus de 75% de nos imports et exports repose sur notre relation avec les États-Unis. Une diversification nous offrirait donc une certaine stabilité. Les événements récents ont remis ce problème en lumière et provoqué des débats internes au Mexique afin de voir comment réagir. Nous avons très récemment renouvelé notre accord global avec l’U.E. Nos échanges commerciaux avec l’U.E. se chiffrent à 62 milliards de dollars (USD) et nous prévoyons que ce commerce va s’accroître considérablement grâce à ce nouvel accord.

 

Votre prise de poste ici coïncide avec une période d’assouplissement pour la Grèce au terme de dix ans de crise. Entre l’imminence du Brexit et les élections européennes se jouant sans doute sur des questions d’identité, quelle a été l’influence de tout ceci sur vos tâches quotidiennes et les rapports que vous présentez au Mexique ?

J’ai en effet beaucoup de choses à rapporter, et je crois que le monde est décidément plus dynamique. Au moins, personne ne s’ennuie ! Il y a une quantité phénoménale d’incertitude. Le monde a changé de façon dramatique ; il a changé du point de vue technologique, mais il y a aussi eu beaucoup de changements positifs. Il faut penser à la diminution de la pauvreté extrême à travers le monde, à la diminution de la faim dans le monde au cours des 20 dernières années, et ces problèmes doivent continuer à être considérés comme des exemples de ce que la coopération internationale a réussi à accomplir. Je crois que, dans l’ensemble, les résultats sont très positifs. Du moment que nous ne perdons pas de vue nos objectifs – c’est-à-dire, de réduire les inégalités et améliorer la qualité de vie pour la majorité de la population – tous les autres problèmes se résoudront d’eux-mêmes.

INCLUSION :

Vous avez fait preuve d’un soutien active aux droits des LGBTQ en Grèce. Qu’est-ce qui vous choque ou vous encourage pour ce qui est des droits des homosexuels en Grèce ?

Il est intéressant de voir que vous avez cette idée de l’Europe comme le front d’avant-garde des droits de l’homme, mais l’on se rend ensuite compte que de nombreux pays d’Amérique Latine, pas seulement le Mexique mais aussi le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, etc. ont aussi l’égalité en matière de mariage, des lois anti-discrimination, et cela arrive un peu comme une surprise. De l’autre côté, cela devient une question de fierté au sein de nos propres cultures et sociétés ; nous avons pu adresser ces problèmes difficiles et nous sommes très heureux de partager notre expérience. Nous pensons que chaque culture a sa propre place, sa propre réalité, son propre rythme face à sa propre histoire, sa composition sociale ainsi que le rôle et le poids de ses propres acteurs sociaux. Ce ne sont pas des mesures que l’on doit imposer, mais plutôt encourager, et sur lesquelles on doit travailler ensemble sur le plan international plutôt que sur le plan individuel. C’est pourquoi le Mexique continuera de s’exprimer haut et fort par le biais de l’Athens Pride comme il l’a aussi fait avec d’autres questions relatives aux droits de l’homme, comme pour les droits des migrants.

VOUS ET LA GRÈCE :

Quel est l’avantage principal d’être en poste en Grèce ?

Les gens, la musique, l’art, la danse – je n’ai toujours pas appris à danser ! Prospatho, j’essaie !

Quel endroit de Grèce vous a le plus inspiré ?

J’ai voyagé dans toute la Grèce, mais pas suffisamment. Le plus je voyage, le plus je découvre d’endroits à visiter. C’est une entreprise sans fin. J’aime la Chalcidique, la Thrace et la Macédoine ; j’adorerais retourner à Skopelos et Tinos – chaque île et chaque destination a ses propres secrets à découvrir, et chaque personne doit décider quels secrets lui parlent le plus.

Votre coin préféré à Athènes ?

J’ai beau apprécier mes promenades dans les quartiers touristiques de Plaka et Monastiraki, Psyrri et Gazi, j’adore me promener à Omonoia et Exarcheia, et dans ces autres lieux abrasifs qui racontent l’histoire de l’Athènes d’aujourd’hui, l’Athènes de l’immigration, de la jeunesse, l’Athènes des artistes, des conflits sociaux, de la pensée sociale. De manière générale, les endroits dans lesquels on ressent la vie de l’Athènes d’aujourd’hui.

Pour conclue, Monsieur l’Ambassadeur, quel héritage espérez-vous laisser en Grèce ?

Je ne pense jamais à la façon dont je veux que l’on se souvienne de moi ; c’est plutôt le contraire, je pense à quel point la Grèce va rester gravée dans mon cœur et à ce que je vais en emporter avec moi pour toujours. Mon rôle de diplomate me fait beaucoup voyager, mais certains endroits restent tatoués dans mon cœur, et la Grèce en fait partie.

Ce que j’aimerais laisser, c’est le désir et l’enthousiasme de continuer à faire des travaux qui subsistent, qui seront toujours présents, et qui continueront à renforcer la connexion qui existe entre les deux pays.


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